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Poissons
transgénique:
A contre-courant de la raison
Un document écrit
par Dr. Jan van Aken
pour Greenpeace International, Janvier 2000
Ce document
examine le développement de poissons transgéniques,
qui pourraient prochainement être produits à
une échelle commerciale. Il conclut que le confinement
physique de ces poissons ne peut être garanti et que
toute dissémination dans l’environnement pourrait avoir
des effets dévastateurs sur les populations de poissons
sauvages et la biodiversité.
Introduction
Bien que des poissons
transgéniques destinés à la consommation
ne soient pas encore sur le marché, les premiers produits
pourraient être prêts pour la commercialisation
d’ici 2002 si l'autorisation réglementaire est accordée.
Depuis le développement des premiers poissons transgéniques,
au début des années 1990 (1),
les chercheurs en laboratoires et les entreprises d’aquaculture
ont concentré leurs efforts sur des poissons transgéniques
qui grandiraient plus vite et auraient besoin de moins de
nourriture. Beaucoup de groupes de recherche ont introduit
avec succès des gènes d’hormone de croissance
d'origine humaine ou animale dans plusieurs espèces
de poissons comme le saumon, la carpe, la truite, le medaka
et le tilapia, avec pour conséquence une croissance
bien plus rapide que leurs homologues naturels.
Risques pour
l’environnement
Les poissons transgéniques
représentent une technologique à haut risque
avec des conséquences potentiellement désastreuses
si les poissons transgéniques s’échappent dans
l’environnement. Les espèces de poissons utilisées
pour l’aquaculture sont fort semblables aux poissons sauvages
et sont susceptibles de survivre et se reproduire dans l’environnement
naturel (2) et se croiser facilement avec
les poissons sauvages apparentés.
Chaque fois qu’un gène
nouvellement introduit accroît le potentiel d’attraction
reproductif d’un poisson transgénique en diminuant
simultanément la viabilité de sa progéniture,
un petit nombre de poissons transgéniques pourraient
in fine provoquer la disparition de populations sauvages
bien portantes.
Ceci a été
récemment corroboré par des chercheurs de la
Purdue University, aux Etats-Unis, qui ont découvert
que même un petit nombre de poissons transgéniques
à croissance améliorée pourraient éliminer
une grande population de poissons sauvages (3).
Mettant l’accent sur le fait que la taille corporelle est
une caractéristique importante du potentiel d’attraction
reproductif pour beaucoup d’espèces de poissons, les
chercheurs ont utilisé des modèles informatiques
basés sur la recherche expérimentale et ont
révélé que, à cause de l’avantage
reproductif des poissons transgéniques à croissance
améliorée, la caractéristique génétiquement
modifiée sera transférée à la
population naturelle, mais la viabilité réduite
de la progéniture signifie que ce «gène de Troie »
pourrait conduire à l’extinction.
Il existe d’autres scénarios
qui soulignent les risques globaux associés à
la fuite de poissons transgéniques dans l’environnement.
Comme l’amélioration de leur croissance augmente leurs
besoins alimentaires quotidiens, ceci pourrait avoir un effet
dévastateur sur l’environnement naturel, d'autant plus
que la plupart des poissons actuellement génétiquement
modifiés sont des prédateurs, ce qui est le
cas, par exemple du saumon, de la truite, de la carpe et du
tilapia. Le passé récent a montré que
l’introduction de grandes espèces de prédateurs
dans de nouveaux écosystèmes peut mener à
des désastres écologiques. Dans les années
1960, par exemple, la perche du Nil fut introduite dans le
lac Victoria, en Afrique et, en une décennie à
peine, la population locale de plus de 400 espèces
plus petites de poissons passa de 80% à 2% des stocks
totaux de poissons du lac. Selon toute probabilité,
50% des espèces indigènes disparurent du lac
Victoria parce qu’elles n’étaient pas capables de faire
face à l’appétit insatiable du nouvel envahisseur.
Identiquement, l’introduction d’un saumon ou d’une carpe à
croissance (et appétit) améliorée dans
un environnement naturel pourrait représenter un danger
important pour les populations de poissons indigènes.
De telles craintes ont récemment été
renforcées par les résultats de chercheurs canadiens
qui ont découvert que le saumon argenté transgénique
était beaucoup plus agressif que le saumon naturel
(4)
Une autre caractéristique
actuellement à l’étude est la tolérance
aux basses températures. Ceci permettrait aux poissons
transgéniques de survivre dans des zones desquelles
ils étaient jusqu’à présent exclus et
d’entrer en concurrence avec des espèces indigènes,
renforçant par la même occasion le problème
mondial dû à l’introduction d’envahisseurs exotiques
dans les écosystèmes aquatiques, comme les moules
zébra dans les Grands Lacs.
Au vu de l'importance des
dommages potentiels, les effets possibles de la fuite de poissons
transgéniques dans l’environnement doivent être
étudiés d’urgence et une prudence extrême
s’impose avant d‘envisager toute autorisation de commercialisation.
Mesures
de sécurité inadéquates
Certains chercheurs
et entreprises impliqués dans la production de poissons
transgéniques prétendent que l’utilisation commerciale
de leurs produits ne causerait pas de dommage à l’environnement,
puisque les poissons pourraient être confinés
dans des réservoirs d’eau à l’intérieur
des terres. Ils prétendent également que les
poissons transgéniques pourraient être stérilisés
et ainsi rendus incapables de se croiser avec des populations
naturelles même au cas où ils s’échapperaient
dans l’environnement. Cependant, aucune des mesures de sécurité
qui ont été développées jusqu’à
présent n’est adéquate pour contenir avec sécurité
les poissons transgéniques et empêcher des disséminations
accidentelles. Toute culture en mer mènera à
des fuites, des erreurs se produiront et, par souci d’économie,
on contournera les mesures de sécurité.
Systèmes enclavés:
une fois que la production
de poissons transgéniques deviendra commercialisée,
il sera impossible de contrôler chaque individu et d'assurer
le respect des mesures de confinement appropriées.
Les expériences avec les cultures transgéniques,
où des erreurs se sont produites et des variétés
qui n’avaient pas été autorisées ont
été illégalement plantées dans
plusieurs pays, devraient servir de leçon (5).
Des erreurs seront inévitablement commises dans le
cas de poissons transgéniques, des lots risquent d'être
accidentellement mélang és et des poissons transgéniques
se retrouveront en liberté. Comme le but est d’utiliser
les poissons transgéniques à l’échelle
mondiale, un régime de confinement fiable après
commercialisation n‘est tout simplement pas concevable.
De plus, les systèmes
enclavés nécessitent des mesures de sécurité
spécifiques pour éviter des disséminations
accidentelles dans l’environnement. Récemment, l’Environmental
Risk Management Authority de Nouvelle-Zélande a identifié
des défauts dans le système de sécurité
des réservoirs à saumons transgéniques
de l’entreprise privée King Salmon, où des œufs
de saumons transgéniques pourraient être entrés
en contact avec du sperme avant de s’échapper dans
l’environnement (6). Bien qu’il n’y ait pas
de preuve qu’une telle dissémination ait déjà
eu lieu, cet exemple souligne les difficultés dans
l’élaboration de mesures de sécurité
qui soient efficaces à 100 %.
Par ailleurs, les réservoirs
d’eau à l’intérieur des terres avec des mesures
de sécurité appropriées (par exemple,
la stérilisation de l’eau) ne sont pas économiquement
rentables et l’aquaculture à grande échelle
dans des parcs en mer est beaucoup plus économique.
Par conséquent, pour des raisons financières,
les opérateurs peu scrupuleux seront fortement tentés
de mettre des poissons transgéniques dans des parcs
en mer. L’expérience avec l’aquaculture traditionnelle
montre qu’aucune culture en mer ne peut entièrement
empêcher la dissémination de poissons, quelle
que soit la robustesse des filets des parcs. En 1988, par
exemple, une tempête a brisé les amarrages et
les filets de centaines de parcs le long de la côte
norvégienne, permettant à un million de saumons
d’élevage de s’échapper. Aucun système
en mer économiquement rentable ne pourrait faire face
à toutes les circonstances environnementales, qui sont
parfois extrêmes.
Stérilisation:
si tous les poissons transgéniques
étaient stériles, ceux qui s’échappent
dans l’environnement ne pourraient ni transmettre leurs gènes
à des populations sauvages, ni s’établir dans
des habitats naturels. Cependant, il n'existe actuellement
aucune technique capable de garantir à 100% la stérilisation
des poissons cibles. La technique de stérilisation
la plus courante implique la manipulation du nombre de lots
de chromosomes. Alors que les lignées naturelles ont
deux lots de chromosomes (diploïdes), des poissons avec
trois lots de chromosomes (triploïdes) sont stériles.
Rendre des poissons triploïdes, par exemple en soumettant
les œufs de poisson à des hautes pressions, est possible,
mais cette technique n’est pas assez fiable pour être
utilisée comme mesure de confinement pour des poissons
transgéniques car, avec les procédures actuelles,
un certain pourcentage des poissons traités reste fertile
(7).
Pour constituer une mesure
de confinement complètement efficace, la stérilisation
doit assurer que chaque poisson transgénique est, et
reste, stérile dans toutes les conditions environnementales.
Une fiabilité à 99 % n’est pas suffisante puisque,
suivant la conclusion des chercheurs de la Purdue University,
même un unique poisson transgénique fertile pourrait
suffire pour détruire une population locale dans
certaines circonstances.
A la fin des années
1980, les entreprises impliquées dans le développement
de cultures transgéniques promettaient que leurs produits
seraient confinés en toute sécurité pendant
les essais en champs et qu’aucune contamination de l’environnement
ne se produirait. Quelques années plus tard, quand
les premières cultures transgéniques furent
commercialisées, il est apparu que toute utilisation
commerciale signifierait invariablement des disséminations
illimitées dans l’environnement. On peut s’attendre
à ce que la même chose soit vraie dans le cas
de poissons transgéniques.
Une
commercialisation toute proche
Bien que des
traits comme la tolérance au froid, la résistance
à la maladie et la détection de la pollution
soient également à l’étude, la plus grande
partie du travail de recherche et de développement
sur des poissons transgéniques se concentre actuellement
sur l’amélioration de la croissance et est menée
de concert dans plusieurs pays à travers le monde (par
exemple, aux Etats-Unis (8,9)
,, au Canada (10), en Nouvelle-Zélande
(11), en Israël (12),
en Thaïlande (13), à Taiwan
(14), au Royaume-Uni (15)
et en Chine (16)).
La course à la commercialisation
des poissons transgéniques à croissance améliorée
est actuellement menée par la société
américano-canadienne A/F Protein Inc., basée
dans le Massachusetts, qui a modifié un saumon de l’Atlantique
à croissance améliorée avec un gène
de croissance du saumon du Pacifique. Ce saumon, baptisé
« AquAdvantage », croît entre 4 et 6 fois
plus vite qu’un saumon normal. A/F prétend également
qu’il possède un meilleur taux de conversion de la
nourriture et qu’il a ainsi besoin de 25% de nourriture en
moins durant l'ensemble de son cycle de vie (17).
Près de 100 000
saumons et truites transgéniques nagent déjà
dans plusieurs centaines de réservoirs en fibres de
verre appartenant à une filiale de A/F, Aqua Bounty
Farms, dans les provinces canadiennes de l’Ile du Prince Edouard,
Terre-Neuve et du Nouveau Brunswick (18)
. Les premiers œufs destinés à la reproduction
commerciale pourraient être disponibles en 2000 et les
premiers poissons transgéniques pourraient se retrouver
dans les supermarchés à partir de 2002. A/F
Protein attend l’autorisation réglementaire aux Etats-Unis,
au Canada et au Chili (19), bien qu’aucune réglementation
formelle ne semble exister dans les deux derniers pays. L’entreprise
a aussi accordé une licence du «super saumon» à
des éleveurs en Ecosse et en Nouvelle-Zélande
(20). A/F Protein a utilisé la même
technologie pour développer d’autres poissons à
croissance améliorée : flet, truite, omble
de l’Arctique et tilapia (19).
D’autres entreprises se
sont également engagées dans la voie de la commercialisation
de poissons transgéniques et la firme Kent SeaFarms,
de San Diego, aux Etats-Unis, travaille avec une dotation
de 1,8 millions de dollars du Ministère américain
du Commerce pour développer des poissons transgéniques
qui grandissent plus vite, ont besoin de moins de nourriture
et sont plus résistants à la maladie (21)
. Ailleurs dans le monde, il est de notoriété
publique que King Salmon - le plus grand producteur de saumons
en Nouvelle-Zélande – mène des essais avec des
saumons à croissance améliorée qui contiennent
également un gène du saumon du Pacifique (22).
A Cuba, un biologiste du Centro de Ingenieria Genetica y Biotecnologia
a récemment révélé à un
journal allemand qu’ils avaient déjà produit
30 tonnes de tilapia à croissance améliorée
et qu’ils attendaient l’autorisation pour utilisation commerciale
à Cuba (23).
Reste à savoir comment
la communauté des éleveurs de poissons réagira
aux poissons transgéniques. Selon un récent
rapport, l’Association Internationale des Eleveurs de Saumons
(International Salmon Growers Association) a, en 1998, voté
à une écrasante majorité pour « éviter »
les poissons transgéniques (19) 19
et des représentants de la communauté des aquaculteurs
des Etats-Unis se sont montrés plutôt réticents.
Ceci n’est peut-être pas surprenant, dans la mesure
où il y a déjà une surabondance de saumon
au niveau mondial et que le prix de gros est passé
de 6 à 2 dollars la livre ces dix dernières
années.
Ce que Greenpeace
demande
- La modification génétique
de poissons à des fins commerciales doit être
interdite, de même que la recherche qui y est associée.
Une fois l’utilisation commerciale autorisée, les
poissons transgéniques ne pourront jamais être
confinés.
- En attendant, chaque nation
souveraine doit assumer pleinement la responsabilité
pour toute recherche, développement et dissémination
de poissons transgéniques. Les poissons ne connaissent
pas de frontières et toutes les disséminations
dans l’environnement doivent nécessairement être
considérées comme des disséminations
à l’échelle mondiale.
- Le Protocole de Biosécurité de
la Convention sur la Biodiversité doit s’appliquer
à tous les Organismes Génétiquement
Modifiés (OGM), y compris ceux qui sont destinés
à une utilisation confinée, de sorte que les
poissons transgéniques soient soumis à des
contrôles internationaux.
- Chaque nation souveraine qui
importe des poissons transgéniques doit décider
si les mesures de confinement recommandées par les
nations exportatrices présentent une protection adéquate
pour la biodiversité de la nation importatrice. Cette
décision ne doit pas être du ressort de l’exportateur,
ni de la nation exportatrice.
References:
(1) Du S et al.
(1992), BioTechnology 10:176-181
(2)Communiqué de
presse, Minnesota Sea Grant Media Center, Safeguards proposed
for genetically altered fish, www.seagrantnews.org/news/minnesota.html
(3) Muir WM, Howard RD
(1999) Possible ecological risks of transgenic organism release
when transgenes affect mating success : sexual selection
and the Trojan gene hypothesis. PNAS 96 :13853-13856
(4) National Post, 4 septembre
1999, pB12: ‘Frankenfish or salmon saviour?’ par Sarah Schmidt
(5) En 1997, Monsanto a
vendu par erreur des variétés non autorisées
de colza génétiquement modifié au Canada
et a dû rappeller environ 60 000 sacs (de quoi ensemencer
300 000 hectares). Certains champs où les variétés
non autorisées avaient déjà été
semées ont dû être retournés à
la charrue (The Western Producer, 24 avril 1997: Canola seed
recalled because of genetic contamination; Reuters newswire
17 avril 1997). En 1998, un lot test de betteraves sucrières
transgéniques de Monsanto a été envoyé
par erreur à une raffinerie néerlandaise et
mélangé avec du sucre normal (Reuters newswire
3 décembre 1998)
(6) The Dominion, 25 novembre
1999: Concern at genetic salmon egg escape.
(7) Shelton WL, Reproductive
manipulation of fishes: ecologically safe assessment of introductions.US-ARS,
Biotechnology Risk Assessment Research Grants, Program Abstract
of Funded Research 1996.
(8) www.ag.auburn.edu/dept/faa/facil6.html
(9) http://vm.uconn.edu
(10) Devlin RH et al. (1994)
Extraordinary salmon growth. Nature 371:209-210
(11) Dr. Frank Sin à
l’Université de Canterbury, www.canterbury.ac.nz./publish/research/97/A19.htm
(12) Benzion Cavari à
la Hebrew University de Jérusalem, http://ocean.org.il/nio/staff/3.htm
(13) A l’Aquatic Resources
Research Institute de la Chulalongkorn University, www.chula.ac.th
(14) A la Division de Zoologie
Cellulaire et Moléculaire de l’Academia Sinica, www.sinica.edu.tw
(15) Par exemple, par le
Professeur Norman Maclean de l’Université de Southampton,
selon le Times du 26 mai 1997: Gene-modified fish grow three
times faster than normal
(16) Wu Chingjiang (1990)
au 3ème Symposium International sur la génétique
en aquaculture, Trondheim, 20-24 juin 1988 (in: Gjedrem T
(ed) 1990, Genetics in Aquaculture III, Aquaculture vol. 85,
pp 61-68)
(17) http:/webhost.avint.net/afprotein/bounty.html;
voir également: Under the microscope: We can build
super fish, but should we?, par Dan McGovern, mai 1999, www.biotech-info.net/super_fish.html
(18) http:/webhost.avint.net/afprotein/news.html
(19) Christian Science
Monitor: Designer fish flounder over legal hurdles. www.csmonitor.com/durable/1999/03/04/text/p19s1.html
(20) The Vancouver Sun,
3 mars 1997
(21) Under the microscope:
We can build super fish, but should we?, par Dan McGovern,
mai 1999, www.biotech-info.net/super_fish.html
(22) AFP newswire 6 avril
1999: Genetically manipulated salmon exposed in New Zealand
(23)
Der Spiegel, 5 juillet 1999, page 188
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